Valpolicella : le bilan de l’année 2024

À la fin de 2024, nous approchions du premier quart du XXIe siècle. Mille ans plus tôt, le monde était bien différent : la dynastie Chola s’apprêtait à affronter Srivijaya, Ibn Sina achevait ses grands travaux de médecine, et Venise et Vérone n’appartenaient pas au même ensemble politique. La future Sérénissime conservait des liens avec le monde byzantin, tandis que Vérone s’inscrivait dans le Saint-Empire.
Certaines choses avaient pourtant moins changé. Comme en témoigne un texte remontant à plusieurs siècles avant cette époque, la région de Valpolicella était déjà connue pour ses vins issus de raisins séchés. Leur douceur correspondait au goût de nombreux consommateurs d’autrefois. Cette tradition subsiste : le Recioto della Valpolicella reste l’un des grands vins rouges doux italiens.
La palette régionale s’est toutefois élargie. Les rouges secs dominent désormais, et si l’Amarone della Valpolicella est depuis longtemps l’emblème du vignoble, l’évolution des goûts attire aussi l’attention sur d’autres styles et d’autres méthodes.
Tout ne dépend pas du vigneron. La météo joue un rôle essentiel et varie d’une année à l’autre. Pour comprendre la Valpolicella en 2024, commençons donc par ses paysages et par les conditions dans lesquelles les raisins ont mûri.

Comment s’est présenté le millésime 2024 en Valpolicella ?
Chaque année apporte ses difficultés, ou presque, et 2024 n’a pas fait exception. Dans un contexte de réchauffement climatique, les producteurs ont dû composer avec des conditions météorologiques complexes.
Dans son bilan des vendanges, Christian Marchesini, alors président du Consorzio Vini Valpolicella, soulignait la nécessité d’adapter les compétences et les pratiques de production pour préserver la qualité des raisins. Il insistait également sur le lien entre le travail à la vigne et l’évolution de la demande, notamment internationale.
En pratique, les difficultés ne se résument pas à des étés plus chauds. Des pluies abondantes au printemps peuvent compliquer les interventions et favoriser les maladies. Les orages et la grêle peuvent endommager les grappes et réduire les rendements. Les vignerons doivent donc répondre à plusieurs contraintes au cours d’une même saison.
La chaleur peut favoriser la maturation dans certaines situations, mais une chaleur excessive ou un manque d’eau peut aussi la perturber. Les conséquences varient selon les parcelles, les cépages et les décisions du domaine. Cette adaptation climatique s’inscrit en outre dans un autre mouvement : l’évolution des préférences des amateurs.
Qu’est-ce qui a changé en Valpolicella en 2024 ?
Au cours des années précédentes, l’une des tendances les plus visibles était l’intérêt pour des vins donnant l’impression de venir d’abord de la vigne. Les styles fortement marqués par une technique, par exemple un boisé très présent, perdaient parfois du terrain au profit de vins perçus comme plus directement liés au terroir.
Cette opposition a ses limites. Même un vin dit « naturel » nécessite des choix et du savoir-faire. À l’inverse, un vin élevé sur lies ou en fût provient lui aussi d’un lieu et de raisins cultivés pour un projet précis. La technique et l’origine ne s’excluent pas.
La distinction reste néanmoins utile. Un usage excessif du bois peut masquer les différences entre les raisins et les lieux. Mais les méthodes d’élaboration font aussi partie des traditions régionales. Le xérès en est un bon exemple : son identité dépend autant de son territoire que des pratiques d’élevage qui s’y sont développées. Une intervention plus discrète peut, dans d’autres cas, rendre plus perceptibles les différences entre deux parcelles ou deux millésimes.
En Valpolicella, cette recherche a contribué à renouveler l’intérêt pour le Valpolicella Superiore, notamment les cuvées élaborées sans séchage des raisins. L’Amarone repose sur l’appassimento, qui concentre les sucres et contribue à son degré d’alcool élevé. Le Superiore propose une autre expression, même si les pratiques varient selon les domaines et que cette mention ne signifie pas automatiquement « sans appassimento ».
Les conditions de maturation ont aussi évolué. Des raisins bien mûrs peuvent permettre des vins concentrés sans séchage préalable, à condition de conserver un bon équilibre. Les assemblages conformes aux règles peuvent porter l’appellation Valpolicella ; une cuvée de Corvina seule, par exemple, relève d’une autre indication, telle qu’une IGT.
Certains Superiore atteignent des degrés d’alcool importants et une grande puissance. Leur intérêt ne tient donc pas uniquement à la légèreté, mais à la manière dont ils expriment le fruit, le lieu et les choix du producteur. Il serait réducteur de supposer que tous les Amarone goûtent le raisin sec ou que tous les Superiore ont le même style.
Pour faire connaître cette catégorie ancienne redevenue très actuelle, le Consorzio Tutela Vini Valpolicella a organisé l’événement Venezia Superiore, où des producteurs présentent leurs vins à Venise.
Parmi les cuvées que nous apprécions figuraient Bertani Ognisanti, Le Sassine de Le Ragose, l’interprétation de Musella et la puissante proposition de Ferragù. Elles montrent combien le Valpolicella Superiore peut être divers, avec des choix de vinification propres à chaque maison.

Quels vins ont marqué notre année ?
Dans ce contexte, les Superiore occupaient naturellement une place importante dans notre sélection 2024. Le Valpolicella Classico Superiore 2021 de Rubinelli Vajol nous séduisait par sa précision et sa fraîcheur. Le Casal Vegri 2021 de Ca’ La Bionda offrait une texture plus affirmée et un profil plus herbacé. Le Punta 470 2020 de Ca’ Rugate, avec un peu plus d’évolution que certaines sorties contemporaines, laissait apparaître une légère nuance balsamique.
Les rouges IGT de la région continuaient également de gagner en reconnaissance. La Poja d’Allegrini et Cresasso de Zenato montraient notamment l’intérêt des vins de Corvina seule. Une dégustation d’Emblema de Piccoli nous rappelait aussi que l’appassimento offre encore de nombreuses possibilités d’expression.
Du côté de l’Amarone della Valpolicella, la Riserva 2013 de Le Ragose nous avait enchantés : fraîcheur, notes d’herbes et de cuir, et une succession de nuances aromatiques. Dans un style très différent, l’Amarone de Corte Canella comptait parmi nos belles découvertes de l’année, avec un caractère sombre et dense évoquant l’approche de Romano Dal Forno.
Impossible enfin d’évoquer 2024 sans le Bertani Amarone della Valpolicella Classico 2015, choisi comme vin de l’année par James Suckling. Son équilibre entre puissance et parfum nous semblait remarquable. Il commençait à montrer une belle maturité tout en laissant entrevoir une longue évolution. Son positionnement de prix face à certains grands noms contribuait aussi à son intérêt à l’époque. Une grande réussite.

Crédits photo : iStock, Alamy, NewYearsEveBlog et Ferragù.
